Mon enfant ne veut pas raconter sa journée d’école : faut-il insister ?

« Alors, ta journée ? »… « Bien. »
C’est une scène que connaissent de nombreux parents. Votre enfant sort de l’école, vous êtes heureux de le retrouver et vous avez envie de savoir comment s’est passée sa journée. Vous demandez : « Alors, qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ? » et obtenez pour toute réponse : « Rien », « Je sais plus » ou simplement « Bien ».
Pour certains parents, ce silence peut être frustrant. Pour d’autres, il devient rapidement inquiétant : « Pourquoi ne me raconte-t-il rien ? », « Est-ce qu’il me cache quelque chose ? », « Et s’il avait un problème à l’école dont il ne voulait pas me parler ? »
Pourtant, ne pas raconter spontanément sa journée ne signifie pas nécessairement qu’un enfant a quelque chose à cacher. Après plusieurs heures passées à l’école, il peut tout simplement avoir besoin de souffler, de retrouver son environnement familier et de passer à autre chose.
Alors, faut-il poser davantage de questions ? Attendre qu’il parle de lui-même ? Et surtout, comment rester disponible sans transformer chaque sortie d’école en interrogatoire ?
Pourquoi certains enfants racontent-ils si peu leur journée ?
Pour un adulte, raconter sa journée paraît relativement simple. Pourtant, pour un jeune enfant, répondre à la question « Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ? » demande de mobiliser plusieurs compétences en même temps.
Il doit se souvenir des différents événements, les organiser chronologiquement, sélectionner ceux qui semblent intéressants, trouver les mots pour les raconter et comprendre ce que son parent souhaite réellement savoir. Une question aussi générale peut donc être beaucoup plus complexe qu’elle n’en a l’air.
Les travaux sur le développement de la mémoire autobiographique, notamment ceux de la psychologue Robyn Fivush, montrent que la capacité des enfants à construire et raconter leurs souvenirs personnels se développe progressivement, notamment grâce aux conversations qu’ils ont avec les adultes.
Il existe également une raison beaucoup plus simple : l’enfant peut ne pas avoir envie de parler à ce moment-là.
Une journée d’école représente plusieurs heures de sollicitations. L’enfant doit écouter, apprendre, respecter des règles, gérer les interactions avec les autres, supporter le bruit, attendre son tour, résoudre de petits conflits et réguler ses émotions. Lorsqu’il retrouve son parent, il peut avoir besoin d’une période de décompression avant d’être disponible pour raconter.
C’est particulièrement vrai pour certains enfants qui semblent « exploser » une fois rentrés à la maison. Ils ont réussi à contenir beaucoup de choses pendant leur journée et relâchent la pression lorsqu’ils retrouvent un environnement dans lequel ils se sentent suffisamment en sécurité.
Enfin, certains enfants sont simplement moins bavards que d’autres. Là où l’un racontera chaque détail de sa journée, un autre parlera spontanément uniquement de ce qui lui semble vraiment important.
Le silence n’est donc pas, à lui seul, un signe qu’un problème existe.
Quand le silence doit-il davantage attirer notre attention ?
Il est cependant important de distinguer un enfant qui a toujours peu raconté sa journée d’un enfant dont le comportement change soudainement.
Un enfant habituellement bavard qui devient très fermé, refuse brusquement de parler de l’école ou semble particulièrement tendu lorsque le sujet est abordé mérite davantage d’attention.
De la même manière, le silence devient plus préoccupant lorsqu’il s’accompagne d’autres changements : difficultés à aller à l’école, douleurs abdominales répétées le matin, troubles du sommeil, irritabilité inhabituelle, baisse des résultats scolaires, isolement, perte d’appétit, affaires régulièrement perdues ou abîmées, ou encore changement important dans les relations avec les camarades.
Dans ces situations, il ne s’agit toujours pas de forcer l'enfant à parler, mais de lui montrer clairement que l’on a remarqué que quelque chose semblait différent et que l’on reste disponible.
L’objectif est de créer les conditions dans lesquelles la parole pourra émerger plutôt que d’essayer de l’obtenir à tout prix.
Conseils pratiques et solutions : favoriser la parole sans transformer l’échange en interrogatoire
1. Laisser un temps de décompression après l’école
Votre enfant vient parfois de passer six ou huit heures dans un environnement très stimulant. Il n’est donc pas forcément disponible pour raconter sa journée dès qu’il franchit la grille.
Avant les questions, privilégiez les retrouvailles : un câlin s’il en a envie, le goûter, quelques minutes de calme ou simplement le trajet jusqu’à la maison.
Parfois, la conversation arrivera naturellement vingt minutes plus tard… ou au moment du coucher.
2. Remplacer les grandes questions par des questions plus précises
« Comment s’est passée ta journée ? » est une question extrêmement vaste.
Essayez plutôt : « Qu’est-ce qui t’a fait rire aujourd’hui ? », « Avec qui as-tu joué pendant la récréation ? », « Quel était le meilleur moment de ta journée ? » ou « Est-ce qu’il y a eu un moment un peu difficile ? »
Ces questions donnent à l’enfant un point de départ beaucoup plus concret pour retrouver ses souvenirs.
3. Accepter les réponses courtes
Si votre enfant répond simplement « Je sais pas », inutile d’enchaîner immédiatement avec dix autres questions.
Vous pouvez répondre : « D’accord, tu me raconteras si tu en as envie plus tard. »
Ce message est important : je m’intéresse à ce que tu vis, mais tu n’es pas obligé de me parler immédiatement pour conserver mon attention.
4. Profiter des moments où la parole vient naturellement
Les enfants ne choisissent pas toujours les moments qui nous arrangent pour parler.
Certains racontent leur journée dans la voiture, d’autres pendant le bain, en dessinant, en jouant ou juste avant de dormir.
Les activités partagées peuvent d'ailleurs faciliter la parole parce que l'enfant n'est pas obligé de soutenir le regard de l'adulte et que la conversation devient moins formelle.
5. Raconter aussi un petit morceau de sa propre journée
La conversation peut fonctionner dans les deux sens.
Vous pouvez dire : « Aujourd’hui, j’ai eu une réunion qui m’a un peu stressée, mais finalement ça s’est bien passé. Et toi, est-ce qu’il y a eu un moment où tu étais inquiet aujourd’hui ? »
Vous montrez ainsi que raconter sa journée ne consiste pas à répondre à un interrogatoire, mais à partager mutuellement ce que chacun a vécu.
6. Ne pas chercher immédiatement une solution
Lorsqu’un enfant raconte enfin quelque chose de difficile, notre réflexe de parent peut être de chercher immédiatement à résoudre le problème.
Pourtant, il a parfois simplement besoin d’être entendu.
Avant de conseiller, vous pouvez lui demander : « Tu veux que je t’aide à trouver une solution ou tu voulais juste me raconter ? »
Cette petite question peut être particulièrement intéressante avec les enfants plus grands et les adolescents.
7. Lui montrer régulièrement que certains sujets peuvent être abordés
Parler de l’amitié, des disputes, du harcèlement, des erreurs, des mauvaises notes ou des émotions en dehors des situations problématiques permet de créer un environnement dans lequel ces sujets deviennent progressivement plus faciles à aborder.
L’enfant doit savoir qu’il peut raconter quelque chose de difficile sans provoquer immédiatement de colère, de panique ou de jugement chez son parent.
8. Rester attentif lorsque le comportement change
Il ne faut pas interpréter chaque « J’ai rien fait aujourd’hui » comme un signal d’alarme. En revanche, lorsqu’un changement persiste ou que plusieurs signes de mal-être apparaissent simultanément, il est important d’aller plus loin.
Vous pouvez alors échanger avec l’enseignant pour savoir comment l’enfant semble vivre ses journées et, si nécessaire, demander l’aide d’un psychologue.
Rester disponible plutôt que faire parler à tout prix
Un enfant qui ne raconte pas sa journée d’école n’est pas nécessairement un enfant qui cache quelque chose.
Il peut être fatigué, avoir besoin de décompresser, ne pas savoir quoi raconter ou simplement préférer parler à un autre moment. Plus nous insistons, plus certains enfants auront tendance à se fermer.
L’objectif n’est donc pas d’obtenir chaque soir un compte rendu détaillé de la journée, mais de construire progressivement une relation dans laquelle l’enfant sait qu’il peut parler lorsqu’il en ressent le besoin.
Posez quelques questions, acceptez parfois les silences, partagez vous aussi des morceaux de votre journée et profitez des moments où la conversation apparaît spontanément.
Et surtout, observez votre enfant dans son ensemble. Ce n’est généralement pas une absence de récit isolée qui doit inquiéter, mais un changement durable accompagné d’autres signes de mal-être.
En restant disponible sans être intrusif, vous lui transmettez finalement un message essentiel : « Tu n’es pas obligé de tout me raconter, mais si un jour quelque chose te pèse, je suis là pour t’écouter. »
Pour aller plus loin
Livres
Adele Faber et Elaine Mazlish — Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlent, pour réfléchir à la communication quotidienne avec les enfants.
Daniel J. Siegel et Tina Payne Bryson — Le cerveau de votre enfant, pour mieux comprendre le développement émotionnel et les réactions des enfants.
Isabelle Filliozat — Au cœur des émotions de l’enfant, pour accompagner l’expression émotionnelle sans la forcer.
Podcasts
Les adultes de demain — épisodes consacrés à la communication et au développement émotionnel de l’enfant.
La Matrescence — parentalité, émotions et relation parent-enfant.
Papatriarcat — échanges autour de la communication familiale et de l’écoute des enfants.
Sites et ressources
Naître et Grandir — ressources autour de la communication, des émotions et du développement de l’enfant.
Psycom — informations autour de la santé mentale des enfants et des adolescents.
Yapaka — nombreuses ressources destinées aux parents et professionnels autour de la relation adulte-enfant.
Sources scientifiques
Fivush, R. (2011). The Development of Autobiographical Memory. Annual Review of Psychology.
Fivush, R., Haden, C. A., & Reese, E. (2006). Elaborating on Elaborations: Role of Maternal Reminiscing Style in Cognitive and Socioemotional Development.
Bowlby, J. (1969). Attachment and Loss, Volume 1: Attachment.
Morris, A. S., Silk, J. S., Steinberg, L., Myers, S. S., & Robinson, L. R. (2007). The Role of the Family Context in the Development of Emotion Regulation.



Commentaires